Il y a des transformations qui ne font pas de bruit. Celle de Cynthia Akafou Monin en est une, discrète, patiente, construite pas à pas depuis les rues animées de Banco 2 jusqu’aux salles d’ateliers où elle tient aujourd’hui le micro devant plus de cent personnes sans trembler.
Sociologue de formation, native de Yopougon à Abidjan, elle est aujourd’hui la formatrice ayant animé le plus grand nombre d’ateliers sur le programme « En Ligne Tous Responsables » de Polaris Asso Côte d’Ivoire. Un titre qu’on lui donnerait difficilement à croire si on l’avait rencontrée quelques années plus tôt : une jeune femme timide, sans expérience professionnelle, qui stressait à l’idée de prendre la parole devant huit personnes.
Banco 2, c’est son quartier. Pas un quartier de standing, pas de constructions spectaculaires ni de bitume partout, mais un quartier où l’on se sent en sécurité, où l’on trouve un peu de tout, et où, malgré les difficultés de la vie, la joie de vivre ne déserte jamais, nous raconte-t-elle.
‘’Il y a toujours du monde dehors. Les enfants jouent dans les rues au coucher du soleil, les voisins se retrouvent, la solidarité circule naturellement entre les uns et les autres.’’ C’est l’image qui lui revient le plus souvent quand elle pense à d’où elle vient, cette vie dehors, cette harmonie de quartier populaire, ces valeurs simples et tenaces qui l’accompagnent encore aujourd’hui.
Cynthia n’a pas quitté Banco 2. Elle y vit toujours, dans le même quartier où elle a grandi. Ce choix de rester ou peut-être simplement cette absence de raison de partir dit quelque chose sur elle : elle ne cherche pas à s’éloigner de ce qu’elle est, elle cherche à grandir à partir de là.
À 9 ans, apprendre à avancer sans la figure paternelle
Le fait marquant de son enfance, elle ne le cherche pas longtemps. Elle avait 9 ans quand son père est décédé. Orpheline jeune, dans un milieu modeste, elle a appris très tôt des choses que d’autres découvrent plus tard ou jamais : l’autonomie, la résilience, le sens des responsabilités. Non pas parce que quelqu’un les lui a enseignées, mais parce que la vie ne lui a pas laissé le choix.
Alors elle s’est concentrée sur ses études, elle a tenu, elle a avancé, avec en tête une double intention qui n’a jamais faibli : réussir pour elle-même, et rendre sa mère heureuse. Ce deuil précoce n’a pas fait d’elle quelqu’un de brisé. Il a fait d’elle quelqu’un de solide, avec une conscience aiguë de ce qui compte et de ce qui ne compte pas, et cette façon de ne pas se plaindre, d’aller simplement au travail.
La sociologue qui apprend à ne pas juger vite
Le choix de la sociologie n’était pas anodin. C’est une discipline qui vous apprend à observer avant de conclure, à comprendre avant de juger, à chercher les structures derrière les comportements. Pour Cynthia, ce cadre intellectuel a épousé et renforcé une sensibilité déjà là : elle avait grandi en regardant son quartier, en sentant les réalités sociales de Yopougon sans avoir encore les mots pour les nommer. La formation lui a donné ces mots. Et le terrain (les entretiens, les focus groups, le contact direct avec les populations) lui a montré que derrière beaucoup de problèmes se cache la même chose : un manque d’information, des croyances non questionnées, des décisions prises dans le vide.
Ce qu’elle voit parfois autour d’elle la révolte. Le marché du travail fermé aux jeunes sans « bras longs », ces réseaux informels qui excluent des compétences réelles au profit de la connivence. Et ce que d’autres ne semblent pas voir : la désinformation qui circule sur les réseaux sociaux et qui influence silencieusement les décisions des jeunes, sur des sujets parfois graves, sans qu’ils en aient conscience. C’est précisément sur ce terrain-là qu’elle a décidé d’agir.
De bénévole timide à formatrice accomplie
C’est en cherchant des opportunités pour s’engager et apprendre que Cynthia a découvert Polaris Asso. Elle est arrivée comme bénévole, sans expérience professionnelle formelle, animée par une envie sincère de s’impliquer mais encore pleine de doutes sur ses capacités. Elle a participé à la formation de dix organisations de la société civile partenaires dans le cadre du programme Désinfox – En Ligne Tous Responsables, avant de se former elle-même à l’animation d’ateliers.
La prise de parole en public restait son principal obstacle. En sociologie, elle avait l’habitude des entretiens et des focus groups, mais jamais devant plus de huit personnes, dans un cadre intime et maîtrisé. Animer un atelier devant cent participants, c’était une toute autre dimension. « Parler en public me stressait énormément », confie-t-elle.
Lors de sa première session, c’est son binôme qui l’a sortie de la paralysie avec une phrase simple : « Regarde une seule personne. Concentre-toi sur elle. Ne regarde pas autour de toi, et montre-leur tes capacités. » Ce conseil, elle l’a appliqué. Et quelque chose s’est dénoué.
Depuis, elle n’a plus arrêté. Atelier après atelier, devant des publics de plus en plus larges, Cynthia a construit ce que la peur lui interdisait d’imaginer. Elle est aujourd’hui la formatrice ayant animé le plus grand nombre d’ateliers sur le programme En Ligne Tous Responsables, un programme initié par l’Etat ivoirien auquel Polaris Asso CI participe en tant que partenaire technique et qui sensibilise les jeunes à leur responsabilité dans l’espace numérique et aux conséquences concrètes de ce qu’ils partagent, commentent ou laissent circuler.
Elle mesure l’impact de ces ateliers dans des moments modestes mais précis. Comme cette jeune fille qui ignorait que relayer de fausses informations ou laisser des commentaires malveillants sur les réseaux sociaux pouvait avoir des conséquences judiciaires. Après leur échange, quelque chose avait changé dans son regard. « C’est un petit moment, mais ça m’a marqué parce que ça montre que même une sensibilisation peut avoir un impact positif. » Cette phrase, dite sans prétention, dit tout sur la manière dont Cynthia évalue son travail : non pas à la taille des salles, mais à la qualité du déclic.
Le fil invisible de la confiance
Il y a une personne sans qui rien de tout cela n’aurait eu la même forme : sa sœur. Celle qui a cru en elle quand elle ne croyait pas encore en elle-même, qui l’a encouragée à s’impliquer et à apprendre même dans les moments de doute, dont la confiance suffisait parfois à la maintenir debout. Après un atelier qu’elle avait animé, Cynthia lui a envoyé des photos — elle, debout devant les participants, le micro à la main. La réponse de sa sœur est arrivée quelques instants plus tard : « Je suis fière de toi. Papa est aussi fier de toi là où il se trouve. »
Ce message-là, elle le porte. Il relie deux mondes que sa trajectoire unit depuis le début : la petite fille de 9 ans qui a perdu son père et a décidé de ne pas s’effondrer, et la jeune femme qui tient aujourd’hui un micro devant une salle pleine. Entre les deux, des années d’efforts discrets, de doutes surmontés et de pas posés l’un après l’autre.
Dans cinq ans, Cynthia se voit sociologue expérimentée, impliquée dans des projets de recherche d’envergure, contribuant à améliorer les conditions de vie des populations à travers la production de connaissances et la sensibilisation. Elle travaille déjà sur des projets liés à la santé et à la planification familiale, des domaines où une information juste, donnée au bon moment, peut littéralement changer une vie.
Elle parle de son parcours avec humilité, mais chaque mot porte le poids de l’expérience. Ce qu’elle retient avant tout : il suffit parfois de s’autoriser à essayer, de franchir un premier pas, pour que la peur se transforme en énergie et que de petites actions produisent de grands changements. C’est ce chemin qu’elle a parcouru : arrivée bénévole, hésitante, elle est devenue formatrice, sans changer de quartier, sans changer de nom, simplement en croyant en sa capacité à agir.






























