Il y a une question que personne ne pose jamais à Grace Gogbé. Pourtant, c’est celle qu’elle aurait aimé entendre : « As-tu déjà échoué ? » De l’extérieur, son parcours semble lisse, sans accroc. Prix de la meilleure productrice de podcast à l’UNICEF Côte d’Ivoire, deux fois. Représentante de l’Afrique francophone au Conseil consultatif des jeunes de l’UNICEF. Fondatrice d’une chaîne WhatsApp qui rassemble plus de 7 000 personnes. Participante au Pan African Youth Forum de l’Union Africaine, en Algérie. Créatrice de contenu chez Polaris Asso pour le projet Kouman. Et tout ça à 23 ans.
Mais derrière cet iceberg émergé, Grace le dit sans tabou : il y a eu des projets qui n’ont pas vu le jour, des candidatures restées sans réponse, des soirs de remise en question totale, des larmes versées en silence. Elle tient à le dire. Pas par fausse modestie mais par souci de ne pas vendre un rêve inaccessible à ceux qui la suivent.
Yopougon, et les réunions de quartier de sa mère
Grace vit à Yopougon, la commune d’Abidjan réputée pour son ambiance et sa joie de vivre, mais elle, elle habite un coin calme, où les cris d’enfants qui jouent dehors ponctuent agréablement le silence sans le briser. C’est un quartier tranquille, et elle apprécie cette tranquillité. Ce qui l’a construite n’est pas le bruit, mais l’exemple.
Depuis toute petite, Grace accompagnait sa mère partout. Fille unique à l’époque, elle la suivait dans les réunions de quartier, où sa mère occupait le poste de trésorière de l’association des femmes. Elle ne le savait pas encore, mais elle apprenait. Elle regardait une femme prendre des responsabilités, gérer, animer, contribuer avec le sérieux discret de ceux qui ne cherchent pas les projecteurs mais font le travail.
« Avec un peu de recul, je réalise qu’elle est, en grande partie, à l’origine de mon envie de m’engager. » Cette phrase dit tout : l’engagement ne s’enseigne pas dans les livres, il se transmet par l’exemple, à côté d’une mère en réunion de quartier.
Briser les barrières à l’accès à l’information
Pour Grace, un obstacle majeur à la réussite collective réside dans la manière dont l’information circule… ou ne circule pas. D’un côté, des algorithmes qui ont réussi à détourner une grande partie de la jeunesse vers le divertissement pur. L’information utile, celle qui forme et ouvre des portes, se retrouve noyée dans un flux de contenus éphémères. De l’autre, quelque chose de plus insidieux encore : la culture de la rétention d’information.
Des personnes qui possèdent le savoir et choisissent délibérément de ne pas le partager, par peur de la concurrence ou par individualisme. Une forme de confiscation de l’opportunité, qui empêche une réussite collective et maintient l’accès à l’information comme privilège d’un petit groupe.
C’est contre cette logique-là qu’elle a décidé de construire. Et ce n’est pas une posture, c’est une architecture. Elle voit aussi autour d’elle des jeunes filles qui abandonnent l’école, des grossesses en milieu scolaire, une négligence de la santé mentale, un manque de sensibilisation sur l’engagement communautaire. Des réalités qu’elle ne détourne pas le regard. Ce qui lui donne de l’espoir, c’est une jeunesse de plus en plus consciente, qui ose prendre la parole via les réseaux sociaux et cherche à transformer ce qu’elle voit.
Quand une amie inspire un réseau de 7 000 personnes
Tout est parti d’une discussion simple avec une amie. Schekinaelle Axa Aboa lui confiait ses difficultés à trouver des offres de qualité, et lui disait qu’elle admirait son parcours, ses expériences chez Deloitte, Universal Music Africa, les grandes structures qu’elle avait su repérer sur les réseaux. Grace lui expliquait comment elle s’y prenait pour trouver ces opportunités. Schekinaelle lui a demandé de lui partager ce qu’elle trouverait. Et là, le déclic : pourquoi ne pas créer une chaîne WhatsApp pour centraliser ces offres, non seulement pour une amie, mais pour tous ceux qui cherchent sans trouver ?
C’est ainsi qu’est née ‘’Jobs et Opportunités ’. Aujourd’hui, la communauté rassemble plus de 7 000 personnes, à qui Grace et ses collaborateurs partagent chaque jour des offres d’emploi, des formations et des bourses d’études. « Derrière cette initiative, il y a une conversation, un besoin réel… et une personne. » Elle cite le nom de son amie sans hésiter. Cette façon de nommer ceux qui ont compté et de ne pas s’approprier seule ce qui est collectif dit quelque chose d’essentiel sur elle.
Le socle de tout ce qu’elle a construit, c’est le programme Jeune Blogueur de l’UNICEF Côte d’Ivoire. C’est là qu’elle a découvert le podcasting comme outil de plaidoyer et qu’elle a compris que sa voix pouvait aller plus loin que son quartier. Deux prix de la meilleure productrice de podcast plus tard, elle avait une crédibilité et un cadre pour aller chercher des opportunités qu’elle n’aurait pas imaginées autrement.
Le Pan African Youth Forum de l’Union Africaine en Algérie en 2024 a élargi encore sa vision, des jeunes venus de tout le continent, engagés, différents, mais animés par la même volonté d’impact. Puis est venu quelque chose de plus structurant encore : intégrer la première cohorte du Conseil consultatif des jeunes de l’UNICEF, dédié à la mobilisation des ressources et au partenariat avec le secteur privé. Quinze jeunes issus du monde entier, pour un mandat de deux ans (2025-2027). Et Grace est la seule représentante de l’Afrique francophone. Elle porte ce rôle avec une conscience claire de ce qu’il implique, pas comme un titre, mais comme une responsabilité.
Kouman : quand la création de contenu devient cohésion sociale
C’est via LinkedIn que Polaris Asso a repéré Grace, son profil, ses prises de position, la cohérence de son engagement en ligne. Elle suivait déjà l’organisation avec admiration sur les réseaux, sentant que leur vision résonnait avec la sienne. Le projet Kouman lui a offert un cadre concret pour agir autour des élections en Côte d’Ivoire, à un moment où elle cherchait précisément comment transformer ses convictions en actions pour préserver la cohésion sociale.
Ce passage lui a appris quelque chose qu’elle n’attendait pas : que la création de contenu ne sert pas seulement à informer ou divertir, mais qu’elle peut être une arme pour la cohésion sociale. Le fact-checking, notamment dans un contexte où l’information circule plus vite que la vérité est devenu pour elle non pas une rigueur journalistique optionnelle, mais une responsabilité citoyenne. « Vérifier ses sources, c’est protéger sa communauté. »
Le moment qui l’a le plus marquée dans ce passage, c’est l’intervention d’Ousseynou Gueye, fondateur de Polaris Asso, qui partageait son parcours. Ce qu’il a dit a fait tomber une barrière mentale qu’elle portait sans s’en rendre compte : celle de l’attente. L’attente du financement parfait, du studio idéal, de l’équipe complète avant d’oser agir. « L’impact naît d’abord d’une volonté de fer et de l’utilisation ingénieuse des ressources déjà à notre portée. » Elle a gardé ça.
Le Journal d’une Gen Z et les messages qui prouvent que ça compte
En parallèle de tout ça, Grace développe sa propre chaîne : Le Journal d’une Gen Z, un podcast où elle partage des réflexions et des conseils pratiques pour faciliter l’insertion des jeunes dans le monde du travail. Elle est aussi membre des Abidjannaises in Tech, engagée dans la lutte contre le cyberharcèlement et les violences basées sur le genre, et dans l’accès inclusif à l’éducation.
Ce qui la touche le plus, ce ne sont pas les prix ou les reconnaissances institutionnelles. Ce sont les messages que des jeunes lui envoient sur les réseaux pour lui dire qu’ils se sont lancés en s’inspirant de son exemple et qu’ils ont réussi quelque chose. Des jeunes qui ont décroché des prix, mené leurs propres initiatives, après l’avoir vue le faire. « C’est la preuve qu’une action, même modeste, peut créer un effet boule de neige », dit-elle, fière. Elle mesure son impact à cette échelle-là.
Dans cinq ans, Grace ne se voit pas sous les projecteurs. Elle se voit comme le moteur derrière la réussite des autres ayant formé une génération de relais podcasters qui portent leurs propres plaidoyers, ayant fait de ‘’Jobs et Opportunités ’ une plateforme de référence sur le continent, et ayant mis en place un système de transmission où le savoir ne reste pas le secret d’une élite. « Si un jeune a une compétence, il doit pouvoir l’enseigner à dix autres. » C’est sa définition du succès.
Sa citation préférée vient du Cid de Corneille : « Aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années. » Elle la porte sans arrogance comme une permission de commencer maintenant, et comme un rappel que l’âge n’est pas une excuse. À un jeune qui hésiterait, elle dirait de foncer. « Les gens parleront que tu échoues ou que tu réussisses. Alors, quitte à être le sujet de conversation, autant que ce soit pour avoir osé suivre tes convictions. » Et elle ajoutera ce qu’elle aurait aimé entendre plus tôt : l’iceberg que tu vois chez les autres cache des nuits de doute, des projets avortés, des candidatures sans réponse. Ce n’est pas une trajectoire parfaite qu’il faut imiter. C’est le courage de faire le premier pas.






























