Il y a des vies qui ressemblent à une liste de pertes. La mère, très tôt. La grand-mère paternelle. La grande sœur aînée. La cousine qui était bien plus qu’une meilleure amie. Puis les violences à Bonoua, le racisme à l’école, la solitude à Yamoussoukro, les nuits dans la cuisine. Marie-Thérèse Dodou a 23 ans et elle a traversé tout ça.
Mais quand elle parle, ce n’est pas le récit d’une victime qui sort de sa bouche. C’est quelque chose de plus rare : la voix de quelqu’un qui a regardé sa douleur en face, l’a nommée, et en a fait la matière première de son engagement. « Mon histoire, aussi dure soit-elle, ne m’a pas brisée. Elle m’a construite. »
Marie-Thérèse est ivoirienne, d’origines Abouré et Sénoufo, née d’un père chrétien catholique et d’une mère musulmane. Elle a grandi à Abidjan, dans une cour familiale d’Attécoubé, un petit studio pour plus de sept enfants, des murs couverts de moisissures vertes, et une cour pleine de vie, d’odeurs de plats qui mijotent, d’enfants qui courent et de liens de voisinage si forts que l’enfant du voisin devenait presque de la famille.
C’est là, dans cette vie partagée et contrainte, qu’elle a appris la solidarité, la débrouillardise, et quelque chose qu’on n’apprend pas dans les livres : savoir lire les gens, sentir ce qui se passe sous la surface. Mais Attécoubé, c’est aussi l’endroit où l’absence de sa mère a commencé à peser. Grandir sans figure maternelle, sans grand-mère, sans sœur aînée, sans la cousine qui était son âme sœur; c’est un vide qu’on ne comprend pas forcément au début, mais qu’on ressent profondément avec le temps. Imaginez un enfant porter ces absences tout en veillant sur un petit frère et une petite sœur, leur offrir protection et stabilité quand elle-même n’en avait pas. « Très tôt, j’ai compris que je devais être forte, même quand je ne savais pas encore ce que cela signifiait vraiment », confie-t-elle.
Bonoua : prendre les coups à la place du petit frère
À Bonoua, où elle a fait tout son primaire avec son petit frère, Marie-Thérèse était une élève brillante. Mais à la maison, les conditions étaient dures. Des violences physiques, des espaces exigus, la cuisine comme chambre. Elle et son frère étaient souvent battus. Et elle, parfois, prenait les coups à sa place. « Il était mon jumeau d’âme. » Cette phrase dit tout : un lien forgé dans l’adversité, une protection mutuelle née de la nécessité, une façon de grandir ensemble dans quelque chose qu’aucun enfant ne devrait connaître.
À l’école, il y avait autre chose : le racisme à cause de sa couleur de peau. Elle n’en parlait à personne, ni à l’école ni à la maison. Elle apprenait à garder certaines douleurs pour elle, à se protéger intérieurement sans que ça se voie. Cette capacité-là est devenue avec le temps une force. Mais elle sait ce qu’elle a coûté.
Il y a eu aussi des moments où le doute sur sa propre valeur l’a submergée. Des instants de profonde solitude où elle cherchait un peu d’amour, parfois au mauvais endroit, parfois au point de se demander si elle pouvait continuer à vivre. Elle le dit avec une franchise qui n’est pas de l’exhibitionnisme, c’est la franchise de quelqu’un qui a décidé de ne plus porter ses silences seule, et qui comprend que les nommer peut aider d’autres à nommer les leurs.
Le père qui a tout porté, et la foi comme refuge
Deux choses l’ont maintenue debout dans les périodes les plus sombres. Sa foi d’abord, elle qui a grandi dans une famille musulmane mais est chrétienne profondément croyante, portant les deux héritages sans les opposer. « Ma relation avec Dieu a été un refuge, un repère quand tout semblait flou », raconte-t-elle. Et son père, surtout. Un homme qui, après le décès de la mère, a joué les deux rôles sans forcément s’en rendre compte, qui s’est construit à partir de rien sans formation ni soutien, et dont le parcours force l’admiration de sa fille. « Mon plus grand rêve est simple : être sa fierté. Lui montrer que tout ce qu’il a fait pour nous n’a pas été vain. »
Polaris Asso, une porte qu’elle n’attendait pas
C’est en Master 2 de sociologie de l’économie et de l’emploi, alors qu’elle gérait en parallèle plusieurs activités dans l’entreprise de son père, qu’un soir tout a basculé. Un appel d’un professeur de son université avec qui elle n’avait jamais eu d’affinité particulière lui proposant de rejoindre un projet. Elle a hésité : elle avait déjà beaucoup à gérer. Mais son intérêt pour l’engagement citoyen et l’action concrète l’a emporté.
C’est en Master 2 de sociologie de l’économie et de l’emploi, alors qu’elle gérait en parallèle plusieurs activités dans l’entreprise de son père, qu’un soir tout a basculé. Un appel d’un professeur de son université avec qui elle n’avait jamais eu d’affinité particulière lui proposant de rejoindre un projet. Elle a hésité : elle avait déjà beaucoup à gérer. Mais son intérêt pour l’engagement citoyen et l’action concrète l’a emporté.
Elle n’avait jamais entendu parler de Polaris Asso avant cet appel. Ce qu’elle a découvert l’a surprise au-delà de ses attentes : un espace où l’on passe de l’observation à l’action, où l’on travaille directement avec les jeunes, où les compétences en suivi-évaluation, en communication et en gestion de projets s’acquièrent dans le concret du terrain.
Rapidement, elle a compris qu’elle avait trouvé un endroit qui partageait ce qui l’animait depuis l’enfance : aider d’autres jeunes à mieux se préparer, à se sentir moins seuls, à trouver leur voix. Elle a continué au-delà de son contrat initial, rejoignant l’équipe communication et contribuant à l’organisation de dialogues citoyens avec les jeunes.
Le moment qui l’a le plus marquée dans ce passage est précis : le jour où elle s’est retrouvée devant une caméra pour une diffusion sur BRUT, dans le cadre d’une activité avec Pathfinder. Elle était encore assistante en recherche-action. Elle n’avait pas prévu cela. Mais voir la vidéo circuler, voir la fierté de son père et de sa famille c’était quelque chose d’autre. « J’ai réalisé que mes actions pouvaient inspirer les autres, et que j’étais capable de sortir de l’ombre pour être entendue et vue », raconte-t-elle, fière.
Porter les histoires qu’on ne raconte pas
Ce qui révolte Marie-Thérèse, c’est quelque chose qu’elle connaît de l’intérieur : les souffrances silencieuses. Ces jeunes qui donnent l’impression d’aller bien, de gérer, de sourire alors qu’ils portent des responsabilités, des blessures, des pressions qu’on ne soupçonne pas. « Comme ça ne se voit pas toujours, on minimise, on banalise, on ne pose pas de questions. » Elle sait ce que ça fait. Elle l’a vécu.
C’est pour cela qu’une campagne de sensibilisation sur le cyberharcèlement organisée par Polaris Asso l’a beaucoup touchée. Des jeunes filles ont commencé à se confier pour la première fois sur leurs expériences. Certaines ont parlé de démarches pour porter plainte, pour protéger d’autres. « J’aurais aimé bénéficier de cette chance quand j’étais adolescente », dit-elle. Cette phrase-là dit tout sur ce qui la motive : elle fait aujourd’hui, pour d’autres, ce que personne n’a fait pour elle.
Après un atelier ELTR, une jeune participante lui a confié avoir vécu des situations difficiles en ligne et ne pas savoir comment réagir. Elles ont parlé ensemble. La jeune fille a ensuite dit qu’elle voulait sensibiliser ses amies et qu’elle aurait aimé avoir Marie-Thérèse comme grande sœur. Elles ont créé un groupe WhatsApp avec d’autres filles, et y ont discuté jusqu’à ce que Marie-Thérèse change de téléphone. Ce lien-là, même interrompu, dit quelque chose d’essentiel : ce n’est pas de la théorie qu’elle offre. C’est une présence.
Un espace pour les filles noires, orphelines ou aînées
Marie-Thérèse rêve de créer une fondation ou un club dédié aux jeunes filles noires, orphelines ou aînées… celles qui ont dû grandir trop vite, porter ce qui ne devrait jamais peser sur des épaules d’enfant, et qui n’ont souvent personne à qui le dire. Un espace pour partager, se soutenir, évoluer ensemble. Elle rêve aussi d’un salon de beauté qui serait bien plus qu’un salon, un lieu d’empowerment où la confiance en soi et la créativité se rencontrent. Et d’une marque de chaussures pour les filles aux grandes pointures, ce détail apparemment anodin mais qui dit sa façon de voir : les besoins invisibles, ceux qu’on ignore parce qu’ils ne font pas partie des standards, méritent qu’on s’en occupe.
Elle écrit depuis l’enfance des cahiers devenus presque des livres, un refuge qu’elle a construit pour se raconter quand personne ne posait les bonnes questions. Elle veut lancer un podcast pour aborder des réalités que beaucoup vivent en silence. Elle se reconvertit vers l’audit et le contrôle de gestion pour avoir les outils de gestion et piloter les structures qu’elle veut bâtir. Tout se tient : la sociologue, l’écrivaine, la communicante, la militante… ce sont les mêmes mains qui tiennent le même fil.
« Ce n’est pas parce que la vie te met à terre que tu dois rester là »
Ses petites sœurs lui ont dit un jour qu’elle était un modèle pour elles. Qu’elle n’était pas parfaite, mais qu’elles voyaient en elle la personne qu’elle essayait de devenir. Cette phrase l’a profondément touchée parce qu’elle lui a montré que même sans s’en rendre compte, elle avait déjà un impact. Elle fait partie de ces gens qui n’ont pas attendu d’être guéris pour aider. Qui transmettent depuis leurs cicatrices, pas depuis leur confort.
À un jeune qui hésiterait à se lancer, elle dirait de ne pas attendre que tout soit parfait. « Tes expériences, même les plus difficiles, sont des forces. » Et elle ajoute ce qu’elle aurait voulu qu’on lui dise plus tôt : tu n’es jamais seul·e. Il y a toujours des mentors, des amis, des occasions pour te soutenir. La phrase qui résume sa façon de voir les choses, elle l’a forgée elle-même, dans ses cahiers, entre deux vies : « Ce n’est pas parce que la vie te met à terre que tu dois rester là : relève-toi, avance et inspire les autres en chemin. »
Marie-Thérèse Dodou vit entre Bingerville et Cocody, entre les responsabilités familiales et les engagements personnels, entre ce qu’elle a été et ce qu’elle devient. Elle porte plusieurs noms. Marie-Thérèse pour l’état civil, Marwa dans la tradition de sa famille maternelle et plusieurs héritages qu’elle ne cherche pas à réconcilier parce qu’ils font partie d’elle tels qu’ils sont. Ce qu’elle veut, au fond, c’est simple : que son père soit fier. Et que les filles qui lui ressemblent sachent qu’il est possible de se relever.






























