Il y a des gens dont l’engagement ressemble à une vocation. Quelque chose qui ne s’explique pas par un déclic unique ni par une blessure fondatrice, mais par une disposition profonde, construite lentement, qui à un moment donné devient une évidence. Koloma Soro est de ceux-là.
Fils de cultivateur du Nord de la Côte d’Ivoire, ingénieur en systèmes d’information et en cybersécurité, premier bénévole de Polaris Asso en Côte d’Ivoire, membre du bureau et chargé de formation, il dit lui-même qu’il se sent bien quand il partage ce qu’il sait, quand il voit quelqu’un comprendre quelque chose grâce à un échange avec lui. « C’est presque instinctif. » Ce mot dit tout.
Koloma a grandi entre deux réalités que tout semble opposer. D’un côté, le village du Nord, les champs, la terre, les travaux champêtres dès le matin, l’odeur de la terre humide avant l’aube, une vie rythmée par les saisons et l’effort physique. Son père cultivateur lui a transmis quelque chose que les grandes écoles n’enseignent pas : voir la terre comme quelque chose de vivant, que l’on travaille avec abnégation et patience.
De l’autre côté, l’école où il fallait parler français dans la cour sous peine de se voir attribuer le fameux « crâne de bœuf », cette punition symbolique qui sanctionnait le glissement vers la langue maternelle.
Ce contraste-là, la liberté des champs et la rigueur de l’école, l’humilité du monde rural et l’effervescence de la ville, a profondément façonné sa personnalité. Il n’en parle pas comme d’une tension entre deux vies incompatibles, mais comme d’un double ancrage qui lui a donné une vision plus large.
Quand il arrive à Abidjan pour ses études supérieures à l’École Supérieure Africaine des TIC (ESATIC), il porte déjà avec lui quelque chose que beaucoup de ses camarades urbains n’ont pas encore appris : le sens du travail, la patience, la résilience. Et une curiosité ouverte sur plusieurs directions : l’agronomie d’abord, l’architecture ensuite, puis l’informatique, qui finira par l’emporter.
Quand transmettre devient une vocation
C’est à l’ESATIC, en deuxième année de licence, que quelque chose s’est mis en place. Élu président du club informatique, il se retrouve à organiser des ateliers, à accompagner d’autres étudiants, à mobiliser autour de projets collectifs. C’est là qu’il comprend, concrètement, que ses compétences peuvent avoir un impact sur les autres. « Ce n’était plus seulement apprendre pour moi, mais apprendre pour transmettre », raconte-t-il.
Cette distinction-là est fondamentale. Elle marque le passage d’une logique individuelle à une logique collective et c’est cette bascule qui explique tout ce qui suit. Avant même de rejoindre Polaris Asso, il travaillait déjà comme formateur ICDL à temps partiel, ayant formé une centaine d’étudiants aux compétences numériques de base. L’engagement associatif n’est pas venu remplir un vide, il est venu amplifier quelque chose qui existait déjà.
Premier bénévole de Polaris en Côte d’Ivoire
En 2022, l’un de ses anciens enseignants lui parle de Polaris Asso, de ses missions et de sa vision. Koloma n’a pas besoin de longtemps pour se décider. Ce qu’il entend correspond parfaitement à ce qu’il cherche : un cadre pour aller plus loin dans la formation et l’accompagnement des jeunes. Il devient alors le tout premier bénévole de Polaris Asso en Côte d’Ivoire.
Depuis, il a contribué à l’organisation des Journées Mondiales de l’Engagement Citoyen (JMEC) à Abidjan, animé des ateliers de soft skills au sein de l’ESATIC, conçu des supports pédagogiques, élaboré des plans de formation pour les coachs bénévoles, organisé et assuré le suivi des sessions. Aujourd’hui membre du bureau et chargé du volet formation, il est devenu salarié entre-temps et continue son engagement, parce que ce n’est pas le bénévolat qui le définit, c’est la transmission.
Il se souvient d’un atelier sur la rédaction de CV et les techniques d’entretien animé auprès d’étudiants en licence 3. Les voir arriver hésitants et repartir avec plus de clarté et d’assurance. Et à la fin de la session, certains qui viennent le voir pour demander à rejoindre l’association. Ce moment-là, dit l’essentiel de ce qui l’anime.
Abobo, la fracture numérique et ce que la formation peut changer
Il vit à Abobo, l’une des communes les plus denses d’Abidjan, un endroit que l’on ne montre pas en vitrine, dit-il, mais qui forme ses habitants autrement : à la résilience, à l’adaptation, à ne pas abandonner. Une solidarité de quartier que l’on ne trouve pas partout. Un endroit où les gens ne se plaignent pas, ils trouvent des solutions.
Ce qui le révolte, c’est le fossé entre le discours sur le numérique en Afrique et la réalité du terrain. On parle d’innovation, d’intelligence artificielle, de transformation digitale pendant que des milliers de foyers n’ont pas accès à Internet ni à un ordinateur, que des zones rurales vivent avec un réseau instable ou inexistant, et que les compétences numériques de base restent inaccessibles à la plupart.
Selon lui, « on ne peut pas continuer à tenir des discours ambitieux sans poser les fondamentaux. » Il y ajoute une dimension que beaucoup oublient : la cybersécurité. Beaucoup de gens utilisent les outils numériques sans être préparés aux risques notamment la désinformation, la protection des données, les arnaques. Former au numérique, c’est aussi former aux dangers du numérique.
Ce qui lui donne de l’espoir, il l’a constaté sur le terrain : quand on donne aux gens un cadre, des outils et un accompagnement adaptés, ils s’approprient très rapidement ce qu’on leur transmet. Des jeunes et même des adultes. « Un citoyen formé et conscient des enjeux du digital est un acteur capable de transformer son environnement », insiste-t-il. C’est sa conviction de fond, et c’est pour ça qu’il continue.
Un engagement qui s’appartient
Koloma parle de son engagement avec une discrétion qui n’est pas de la fausse modestie. Ses proches ne sont pas impliqués dans ce qu’il fait avec Polaris, ce n’est pas un sujet familial. « C’est juste un espace qui m’appartient, parallèle au reste. » Pas de tensions, pas de fanfare, juste une dimension de sa vie qu’il porte de façon personnelle, comme une pratique intérieure.
Mais ce même engagement se glisse dans les détails du quotidien. Récemment, sa cadette rencontrait des difficultés à installer des applications sur la tablette qu’il lui avait offerte. Il lui a expliqué qu’il avait activé un contrôle parental, et qu’elle devait lui demander son accord avant toute installation. Un échange simple, domestique et pourtant parfaitement cohérent avec tout ce qu’il défend dans ses ateliers : protéger, accompagner, sensibiliser aux bons usages. La salle de formation et la maison ne sont pas deux espaces séparés dans sa tête.
Ce que l’on sait s’accroît quand on le partage
Dans cinq ans, Koloma veut contribuer à bâtir des programmes de formation digitale utiles, accessibles et durables. Il veut aller plus loin sur la cybersécurité et l’éducation aux usages responsables du numérique. Pas de grande déclaration, une continuité, un approfondissement. La citation qu’il porte dit tout sur sa philosophie : « La connaissance est la seule chose qui s’accroît lorsqu’on la partage. »
Contrairement à d’autres ressources, transmettre une compétence n’appauvrit pas, elle enrichit celui qui donne autant que celui qui reçoit, en obligeant à mieux structurer ce qu’on sait, à le revisiter, à l’approfondir. C’est peut-être ce qui distingue les formateurs nés des formateurs par défaut : pour Koloma, enseigner n’est pas un sacrifice de temps, c’est un bénéfice partagé.
À un jeune qui hésiterait, il dirait de ne pas attendre d’être parfait pour commencer. On apprend en avançant. Et d’une chose être sûr : ce qu’on apprend peut aussi servir à d’autres. « C’est en partageant que l’on donne encore plus de sens à son parcours. » Du village du Nord à Abobo, des champs de son père aux salles de formation de l’ESATIC et de Polaris Asso, c’est la leçon que Koloma Soro a mise le plus longtemps à formuler et qu’il pratique maintenant, chaque jour, sans en faire tout un symbole.






























