Maimouna SY

De l’ombre des codes à la lumière du plaidoyer : Le parcours engagé de Maimouna Sy

Il est des phrases qui traversent toute une vie. Celle que la mère de Maimouna Sy lui a répétée depuis l’enfance appartient à cette catégorie : ‘’Ne sois pas comme moi, sois meilleure que moi.’’ Sa mère n’a jamais eu la chance de poursuivre des études. Consciente de ce que cette absence d’opportunités avait représenté […]

Il est des phrases qui traversent toute une vie. Celle que la mère de Maimouna Sy lui a répétée depuis l’enfance appartient à cette catégorie : ‘’Ne sois pas comme moi, sois meilleure que moi.’’

Sa mère n’a jamais eu la chance de poursuivre des études. Consciente de ce que cette absence d’opportunités avait représenté dans son propre parcours, elle a choisi de placer tous ses espoirs dans celui de sa fille. Depuis leur foyer aux Parcelles Assainies, à Dakar, elle nourrissait cette conviction simple mais profonde : l’avenir pouvait être différent, pour peu qu’on donne aux enfants les moyens d’aller plus loin.

Aujourd’hui âgée de 26 ans, Maimouna incarne en partie cette promesse. Ingénieure logiciel de formation, elle a progressivement construit un parcours à la croisée de plusieurs responsabilités : operations manager, business developer, community manager et team lead en freelance. À ces activités s’ajoute un engagement qui dépasse largement le cadre professionnel. Elle est également fondatrice de deux initiatives consacrées à l’inclusion des femmes dans le numérique.

La phrase de sa mère ne l’a jamais quittée. Elle ne l’a pas seulement entendue : elle l’a intégrée, transformée, élargie. Au fil des années, cette injonction intime est devenue un moteur personnel, mais aussi une conviction collective.

Les Parcelles Assainies, ou l’apprentissage du regard

Les Parcelles Assainies, à Dakar, forment un quartier à l’identité forte. On y retrouve l’intensité propre aux espaces urbains populaires : des rues animées, des voix qui se croisent, des trajectoires multiples qui se côtoient au quotidien. Les difficultés y sont bien réelles, mais elles coexistent avec une énergie remarquable portée par une jeunesse qui refuse de se résigner aux limites de son environnement.

C’est dans cet univers que Maimouna Sy a grandi. Dans cette atmosphère faite de mouvement, d’échanges permanents et d’une certaine débrouillardise qui caractérise ceux qui apprennent très tôt à compter sur leurs propres ressources. Un cadre de vie où l’on développe rapidement une capacité d’adaptation, mais aussi une conscience aiguë des réalités sociales qui structurent le quotidien.

De cette enfance, elle a surtout conservé une habitude : observer.

Très tôt, elle a perçu les différences de traitement entre les filles et les garçons. Non pas sous la forme de grandes injustices spectaculaires, mais dans ces détails discrets qui façonnent les trajectoires : les attentes implicites, les encouragements distribués différemment, ou encore ces opportunités qui semblent naturelles pour les uns alors qu’elles apparaissent plus difficiles d’accès pour les autres.

Ces observations n’ont jamais cessé de l’accompagner. Avec le temps, elles ont progressivement structuré sa manière de penser et d’interpréter le monde. Elles constituent aujourd’hui l’un des fondements de son engagement : travailler à ouvrir les portes d’un univers technologique où les femmes africaines restent encore largement sous-représentées.

Au-delà des moyens, la question du possible

Lorsqu’elle observe la jeunesse qui l’entoure, ce qui frappe le plus Maimouna n’est pas l’absence de talent. Au contraire. Elle voit partout des jeunes brillants, ambitieux, porteurs d’idées et d’énergie. Le problème pour elle, c’est le décalage persistant entre ce potentiel immense et les opportunités réelles offertes pour le développer.

Autour d’elle, les barrières sont nombreuses : sociales, économiques, parfois culturelles. Elles ralentissent des trajectoires avant même qu’elles n’aient véritablement commencé. Pour les filles, ces écueils prennent souvent une forme plus diffuse. Ils ne se manifestent pas toujours par des interdictions explicites, mais par une série de signaux implicites qui orientent les ambitions. Très tôt, on leur apprend à ‘’viser raisonnable’’, à rester dans des cadres déjà tracés.

Mais pour Maimouna, le problème va encore plus loin. Selon elle, la difficulté ne réside pas uniquement dans le manque de moyens. Elle tient aussi à un déficit de projection.

Beaucoup de jeunes ne manquent ni de compétences ni d’intelligence. Ce qui leur fait défaut, ce sont parfois des repères, des modèles, des trajectoires visibles qui leur prouvent que certaines réussites sont possibles. Sans ces exemples, les horizons restent abstraits et les ambitions peinent à se concrétiser.

Cette conviction structure aujourd’hui l’essentiel de son engagement. Pour elle, il ne suffit pas de former ou de transmettre des compétences. Il faut également rendre visibles les parcours existants, montrer ce qui a déjà été accompli, afin que d’autres puissent à leur tour se projeter dans des chemins similaires.

Le moment où le numérique a pris une autre dimension

Il fut un temps où Maimouna se définissait simplement comme une développeuse. À cette période, elle venait d’obtenir sa licence en génie logiciel et entamait un nouveau stage. Le numérique, dans son esprit, restait avant tout un univers technique : écrire du code, résoudre des problèmes informatiques, améliorer des programmes.

Mais derrière cette progression se cachait aussi une forme de doute. Elle se posait souvent la même question : ‘’Est-ce que je peux vraiment y arriver ?’’ Comme chez beaucoup de jeunes professionnels au début de leur parcours, la confiance en soi n’était pas encore solidement installée.

Mais la rencontre avec le programme AGCCI – African Girls Can Code Initiative, organisé par Polaris Asso en partenariat avec ONU Femmes et le Gouvernement du Sénégal, a marqué un tournant.

Ce programme ne lui a pas seulement apporté des connaissances techniques supplémentaires. Il a surtout modifié la manière dont elle percevait sa propre place dans cet univers.

Au fil des ateliers et des échanges, elle a découvert d’autres dimensions du numérique notamment ses implications sociales, son potentiel stratégique, son rôle dans la transformation des sociétés. Elle y a également développé des compétences de leadership et renforcé son esprit critique.

Mais ce qui l’a peut-être le plus marquée, ce sont les profils des intervenants invités à partager leurs expériences. Beaucoup d’entre eux n’avaient rien d’extraordinaire au départ. Ils venaient d’horizons ordinaires, avaient traversé leurs propres doutes, mais avaient choisi de croire en leurs capacités et de construire leur chemin.

Pour Maimouna, ces rencontres ont produit un déclic. Elles lui ont montré qu’il était possible de cumuler plusieurs compétences, d’explorer différents domaines et de tracer une trajectoire professionnelle moins linéaire qu’elle ne l’imaginait.

‘’Cela m’a permis de me projeter différemment et de comprendre que je n’étais pas limitée à une seule compétence ou à un seul parcours’’, confie-t-elle.

La découverte de la force du collectif

Un autre moment du programme l’a particulièrement marquée. Lors d’une intervention, l’équipe de Polaris Asso a abordé la question de la désinformation et de la nécessité de vérifier la fiabilité des informations dans l’espace numérique.

Cette discussion a élargi sa perception du rôle des technologies. Le numérique ne consistait plus seulement à créer des outils ou à écrire du code. Il impliquait aussi de comprendre les dynamiques de l’information, d’analyser les contenus et d’agir avec responsabilité dans un environnement numérique de plus en plus complexe.

Mais au-delà des sessions officielles, certains moments informels ont eu un impact tout aussi important.

Pendant les pauses déjeuner, entre participantes, les discussions prenaient souvent une tournure inattendue. Ce qui pouvait sembler être de simples échanges devenait rapidement de véritables conversations sur les doutes, les ambitions, les difficultés et les espoirs que chacune portait.

Dans ces moments de partage, Maimouna Sy a pris conscience de quelque chose d’essentiel : la puissance du collectif. Elle y a découvert ce que des femmes peuvent s’apporter mutuellement lorsqu’elles prennent le temps de se parler sincèrement, d’échanger leurs expériences et de se soutenir dans leurs parcours.

Pour elle, cette prise de conscience a été déterminante. Elle lui a montré que l’émancipation dans les métiers du numérique ne relève pas seulement d’une réussite individuelle, mais aussi d’une dynamique collective capable d’ouvrir des portes pour beaucoup d’autres.

De Dakar à Kigali : porter la voix des femmes dans la tech

Ce basculement a eu des effets concrets. Maimouna a multiplié les plaidoyers pour l’inclusion des femmes dans le numérique, portant cette cause jusqu’à Kigali, au Rwanda, devant des audiences internationales. Elle a compris que les compétences techniques ne suffisent pas si les voix qui les portent restent inaudibles et qu’il fallait donc occuper les tribunes, les espaces de décision, les lieux où les orientations se dessinent.

En parallèle, elle a lancé deux projets qui traduisent en actes ce qu’elle défend en paroles. Le premier, EWIT (Easy Integration of Women In Technology) vise à favoriser l’inclusion des femmes dans les TIC à travers la sensibilisation, la formation et l’insertion professionnelle. Le second, ‘’Carrière Connectée’’, est une initiative qui valorise les talents et crée des connexions entre jeunes pour leur offrir des opportunités de collaboration et de co-construction de projets.

Deux façons complémentaires de s’attaquer au même problème : d’un côté, ouvrir les portes ; de l’autre, créer les ponts. L’une des expériences qui l’a le plus marquée dans ce travail de terrain, c’est une formation qu’elle a donnée à des jeunes filles au sein d’une Dahira (association religieuse). Au départ, elles doutaient d’elles-mêmes, sans compétences numériques, sans repères dans ce monde-là. À la fin, certaines avaient commencé à former d’autres membres. Un effet multiplicateur, discret mais réel, qui a changé la dynamique au sein du groupe. « Cela m’a rappelé pourquoi je fais tout ça », dit-elle simplement.

Ousseynou, Balkissa, et la mère qui a tout misé

Il y a plusieurs personnes qui ont compté dans la construction de son engagement. Ousseynou Gueye d’abord, fondateur de Polaris Asso, qu’elle considère comme un mentor. Ce qui l’a touchée dans son histoire, c’est un détail qu’il partageait : à ses débuts professionnels, c’est une femme qui l’avait aidé à évoluer. Aujourd’hui, il s’investit à son tour pour accompagner les jeunes, en particulier les femmes. Ce cercle de transmission, cette façon de renvoyer ce qu’on a reçu, elle y reconnaît quelque chose qui lui ressemble.

Balkissa Ahmadou aussi, pour le travail remarquable qu’elle fait auprès des jeunes, et qui incarne pour Maimouna un modèle d’engagement constant et d’impact réel. Et sa mère, toujours. Celle qui n’a pas eu la chance de faire des études et qui l’a poussée à aller plus loin qu’elle. « Ne sois pas comme moi, sois meilleure que moi. » Maimouna a grandi avec cette phrase comme boussole, et elle lui a progressivement donné un sens plus large que celui de la réussite individuelle : ne pas se limiter à ce qu’on voit autour de soi, croire qu’on peut aller plus loin, ouvrir des chemins que d’autres pourront emprunter après vous.

Avancer malgré les doutes

Derrière chaque projet, chaque plaidoyer ou chaque atelier, Maimouna a traversé des moments d’incertitude et de fatigue, ces instants où l’on doute de sa propre capacité à tenir la distance. Ce qui l’a toujours poussée à avancer, c’est la conviction que l’on n’a pas besoin d’être parfaite pour commencer, qu’il suffit parfois de faire le premier pas avec ce que l’on a, là où l’on est, et de construire au fur et à mesure.

Dans cinq ans, elle espère voir EWIT s’imposer comme une référence dans l’inclusion des femmes dans les TIC, et Carrière Connectée devenir une plateforme reconnue pour sa capacité à relier les talents aux opportunités. Mais au-delà de ces objectifs, son ambition est plus profonde : contribuer à bâtir un environnement où chacun peut choisir sa voie sans être freiné par des barrières sociales, culturelles ou économiques.

 

Autres figures citoyennes

Ils sont le visage de notre impact

Des hommes et des femmes accompagnés par Polaris qui incarnent, dans leur communauté, la preuve vivante que l’engagement citoyen se transmet.

Partenaires

Nos partenaires

Gouvernements, bailleurs, universités, médias, une coalition au service du pouvoir citoyen.