Mor DIOP

L’engagement comme une dette morale envers Khombole

Sous le soleil de Khombole, la structure de l’incubateur se dresse désormais fièrement, marquant la fin prochaine du gros œuvre. Si les murs sont debout, le bâtiment attend encore son souffle vital : les équipements techniques et le mobilier qui transformeront ces pièces en un centre d’innovation. Debout au milieu de ce cadre presque achevé, […]

Sous le soleil de Khombole, la structure de l’incubateur se dresse désormais fièrement, marquant la fin prochaine du gros œuvre. Si les murs sont debout, le bâtiment attend encore son souffle vital : les équipements techniques et le mobilier qui transformeront ces pièces en un centre d’innovation. Debout au milieu de ce cadre presque achevé, Mor Diop en parle déjà comme d’un moteur en marche.

Il ne voit plus seulement les briques, mais les futurs postes de travail et les espaces de co-création. Avec une précision administrative, il retrace la genèse de cette infrastructure, fruit d’un partenariat entre le ministère de l’Économie sociale et solidaire, la commune de Khombole et Polaris Asso. Pour lui, chaque couloir finalisé est une étape de franchie vers une vision claire : offrir à la jeunesse locale un outil moderne, dont l’ouverture imminente ne dépend désormais que de l’installation des dernières ressources technologiques.

Quelques minutes plus tard, il nous entraîne vers son exploitation agricole. Deux hectares obtenus dans le cadre du programme Mën Naa Ko, avec l’appui du projet Agrinum. Sur la parcelle, les rangées de plants de poivrons commencent à s’installer dans la terre. Le choix n’est pas le fruit du hasard : un ingénieur agronome a calculé que la récolte pourrait trouver facilement preneur d’ici deux à trois mois. Mor observe ses plants avec attention, comme on surveille un pari. Car derrière ces cultures, il y a un parcours.

Mor est né et a grandi au quartier Escale, le cœur de Khombole.  »C’est le quartier central, là où se trouvent toutes les structures : la mairie, les services… », raconte-t-il. Un endroit où la solidarité entre voisins fait encore partie du quotidien, où l’on partage facilement, où les liens se tissent au fil des discussions et des gestes simples. Mais c’est aussi là qu’il a été témoin, très tôt, d’une autre réalité : des camarades qui abandonnent l’école trop tôt, faute de moyens ou d’accompagnement. Ces scènes d’enfance se sont gravées en lui bien avant qu’il puisse les expliquer. « Ces expériences ont façonné ma conscience sociale », dit-il simplement. Et cette conscience sociale est devenue le moteur de son engagement.

« J’ai une dette envers ma communauté’’

Mor revient souvent sur cette idée : la dette. Pas une dette financière, ni matérielle. Une dette morale.  »Je suis conscient que chaque jeune a une dette envers sa communauté. Et cette dette n’est pas pécuniaire ni matérielle. C’est une dette morale’‘, ressasse-t-il comme une antienne. Pour lui, la seule manière de ne pas la laisser s’alourdir est d’agir. Participer aux initiatives de la commune. Soutenir les projets locaux. Être présent là où quelque chose se construit.

Sa famille ne comprend pas toujours cette logique. Ils le voient faire des va-et-vient constants, présent dans les activités, les ateliers, les réunions avec les ONG, les rencontres avec les autorités. Ils lui disent qu’il marche trop, qu’il est jeune.

Lui voit les jeunes de son âge qui restent sous l’arbre à palabre du quartier, sans rien faire, et se dit qu’ils n’ont pas encore compris les enjeux. « Je ne peux pas rester sans rien faire à la maison. » Il le dit avec le sourire de quelqu’un qui ne cherche pas à convaincre, mais qui sait.

Polaris et l’appel à candidature qui change tout

Après son baccalauréat en 2024, Mor se retrouve face à de longues vacances. La municipalité propose alors des Vacances Éducatives et de Formation Professionnelle, auxquelles il s’inscrit. C’est au travers des réseaux de communication de la mairie qu’il découvre un appel à candidature pour le programme Mën Naa Ko de Polaris Asso. ‘’Étant un jeune engagé, je me suis inscrit’’, raconte-t-il. Il remplit les critères, passe un entretien exigeant et figure parmi les vingt jeunes retenus sur une centaine de candidats.

Le programme débute en septembre 2024. Au menu : formations, bootcamps, contenus sur le numérique, l’engagement citoyen, la gestion de projet et la gouvernance locale. Un moment le marque particulièrement : lors d’un bootcamp, l’équipe de Polaris organise une simulation des élections municipales ; un processus complet avec partis fictifs, groupes de huit jeunes et vote pour élire un maire. ‘’Étant jeune, je ne savais absolument rien sur le fonctionnement de ces élections’’, confie-t-il. Ce jour-là, en jouant le jeu, il saisit concrètement ce qu’est la démocratie locale, un apprentissage qu’aucun cours magistral ne lui avait encore transmis.

Agrinum, l’agriculture à l’ère du numérique

À l’issue du programme, un appel à projets a permis aux jeunes formés de soumettre leurs initiatives pour obtenir un accompagnement financier. À Khombole, deux projets ont été retenus : Khombole Zéro Déchet et Agrinum, porté par Mor et sept autres jeunes aux profils complémentaires, dont un ingénieur agronome. L’idée centrale : combiner agriculture et numérique, dans un contexte où les deux semblent à première vue incompatibles. Mor aime expliquer pourquoi ils le sont moins qu’on ne le croit.

Avec le numérique, on peut surveiller les champs à distance, détecter les problèmes sans se déplacer, optimiser l’irrigation. Et surtout, on peut vendre via les réseaux sociaux, les sites internet, l’e-commerce. « On peut vendre nos produits sans forcément attendre le marché hebdomadaire. » Le projet a reçu 40% de son financement sur un budget global de 4,5 millions de francs CFA et a démarré depuis environ un mois.

Sur deux hectares de l’hydro-agricole de Khombole, huit jeunes cultivent du poivron. À quelques minutes du champ, l’incubateur en construction pourrait être mis à la disposition des jeunes bénéficiaires après les récoltes. Un espace équipé en matériel informatique pour gérer l’e-commerce, la communication, la vente en ligne. La boucle se refermera : ce qu’ils ont appris dans les bootcamps, ils pourront le mettre en pratique depuis les locaux mêmes où ils ont été formés.

Le maire Magueye Boye comme idole

Deux personnes se détachent dans son parcours. Le maire de Khombole, Magueye Boye, d’abord son mentor, une source d’inspiration en matière de leadership local. Dans ses moments creux, Mor médite ses discours récents. Ce n’est pas de l’admiration béate : c’est une attention à la façon dont un homme qui dirige une commune pense son rôle, ses responsabilités, sa vision. Et puis Khadim Diouf, greffier, ancien bénéficiaire de Mën Naa Ko lui aussi, quelques années de plus, une figure fraternelle qui apporte un soutien constant, un encouragement au quotidien, la preuve vivante qu’il est possible de s’engager dans sa commune tout en construisant une carrière professionnelle sérieuse.

Mor étudiant en droit à l’UCAD et Mor agriculteur sur deux hectares à Khombole ne se contredisent pas. Il a constaté que son engagement local lui a valu des rencontres avec des autorités, des ministres, des opportunités qu’aucun cursus académique seul ne lui aurait ouvertes. « C’est grâce à mon engagement local que j’ai eu toutes ces opportunités », dit-il. Pour lui, l’engagement n’est pas un sacrifice fait sur l’autel des études, c’est un levier qui les enrichit.

Ce qui l’irrite, c’est l’obstacle invisible que les proches posent parfois devant les jeunes qui veulent s’engager ; ces voix qui disent qu’il faut attendre, qu’il faut avoir des moyens, qu’il faut être parfait pour commencer. « C’est ce qui apporte un sentiment de désespoir envers la jeunesse« , déplore-t-il. Et son antidote est simple : commencer quand même, même à petite échelle, parce que même modeste, chaque action contribue à construire un tissu social plus dynamique.

La phrase qui résume sa conviction, il l’a forgée lui-même : « Je ne suis pas engagé dans une logique de visibilité, mais dans une logique de responsabilité envers ma communauté. » Elle dit tout sur la façon dont il se positionne pas pour être vu, pas pour accumuler un capital symbolique, mais parce qu’il a compris quelque chose que beaucoup tardent à comprendre : on a une dette envers là où l’on vient. Et la seule façon de l’honorer, c’est d’agir.

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