Seydou Diomandé

Le juriste qui fait du droit une arme citoyenne

Seydou Diomandé, le juriste qui fait du droit une arme citoyenne Très tôt, à Lakota, dans cette ville paisible du sud-ouest de la Côte d’Ivoire où la terre est généreuse et le temps semble s’écouler sans urgence, Seydou Diomandé comprend une chose que beaucoup mettent des années à formuler : le droit n’est pas un […]

Seydou Diomandé, le juriste qui fait du droit une arme citoyenne

Très tôt, à Lakota, dans cette ville paisible du sud-ouest de la Côte d’Ivoire où la terre est généreuse et le temps semble s’écouler sans urgence, Seydou Diomandé comprend une chose que beaucoup mettent des années à formuler : le droit n’est pas un savoir réservé aux tribunaux et aux initiés. C’est une protection. Une armure. Et trop de personnes grandissent sans jamais en disposer.

Un voisin expulsé sans préavis. Une mère qui se bat seule pour maintenir l’équilibre du foyer. Ces scènes du quotidien, vues alors qu’il est encore enfant, s’impriment en lui. Elles posent une question qui ne le quittera plus, et nourrissent une colère qui, avec le temps, se transformera en méthode. Aujourd’hui, à 28 ans, il est juriste, formateur, militant des droits humains et de l’environnement, et fondateur de l’ONG Info Société Civile.

Installé à Yopougon-Ananeraie, il porte une conviction qu’il a choisi d’assumer pleinement : ‘’La citoyenneté est un équilibre entre ce que l’État nous doit et ce que nous devons à la société.’’

Son enfance n’a rien de spectaculaire. Elle est faite de fragments simples : les matchs de rue, les causeries du soir, les rythmes tranquilles d’une ville de province. Et surtout, une présence centrale, celle de sa mère. Les odeurs de cuisine, les repas partagés sur la terrasse, cette chaleur quotidienne difficile à décrire mais impossible à oublier. ‘’Cette image raconte plus que des mots d’où je viens et ce qui m’habite’’, confie-t-il.

Sa mère demeure un repère constant, solide. Son père, lui, est décédé. Mais son absence ne s’est jamais vraiment installée comme un vide. Elle s’est transformée en exigence intérieure, en rigueur, en sens du devoir. Seydou y voit un héritage silencieux qu’il porte chaque jour sans l’avoir choisi, mais qu’il s’efforce d’honorer.

Un procès, une rupture intérieure

Il existe un moment précis où tout bascule. Un procès suivi avec attention. Un homme condamné non pas pour ce qu’il a fait, mais parce qu’il ignorait ses droits et n’avait pas les moyens de se défendre. Dans cette salle d’audience, Seydou observe une mécanique implacable. Et quelque chose se fissure en lui. ‘’J’ai compris que la justice sans la connaissance du droit n’est qu’un théâtre’’, dit-il.

Un théâtre où les plus vulnérables occupent toujours les mauvais rôles, tandis que les règles restent enfermées dans un langage inaccessible. Ce jour-là, il cesse d’être simple spectateur.

À cette prise de conscience s’ajoute une autre, plus intime. Il évoque des discriminations vécues en raison de son origine ethnique. Sans emphase, il en parle comme d’une expérience formatrice : ‘’Cela m’a permis de comprendre la fragilité des droits et la nécessité de les maîtriser pour mieux les défendre.’’

De ces deux expériences – l’une observée, l’autre vécue – naît une trajectoire. Les ateliers, les formations, les interventions publiques, la création de son ONG, et ce projet plus large encore : une fondation dédiée à l’accompagnement des personnes détenues. Tout s’enracine là.

La vie chère, une injustice silencieuse

Pour Seydou, l’injustice ne se limite pas aux grands scandales. Elle se niche dans le quotidien. Le fonctionnaire qui conditionne un service à un avantage. Le jeune écarté d’un stage faute de réseau. Les promesses publiques qui s’effacent avec le temps. Et surtout, cette réalité diffuse qu’il refuse de banaliser : la vie chère.

Il ne la réduit pas à des chiffres. Il la décrit comme une réalité humaine. ‘’C’est une mère qui calcule chaque repas. C’est un jeune qui abandonne ses rêves faute de moyens. C’est une violence silencieuse mais constante.’’

Il parle de visages, parce qu’il en connaît les contours. Ceux de son quartier, de sa rue, de son enfance.

Ce qu’il espère, c’est une transformation générationnelle. Une jeunesse qui ne subit plus, mais qui comprend, s’organise et agit. Une génération qui passe du statut de spectateur à celui d’acteur.

‘’Changer ce continent, ce n’est pas attendre des sauveurs. C’est former des citoyens.’’

La rencontre avec Polaris Asso

C’est par l’intermédiaire d’une amie que Seydou découvre Polaris Asso et le programme Kouman, alors qu’il est déjà engagé sur le terrain. Cette rencontre ne bouleverse pas son parcours, mais elle en renforce la dynamique, comme un point d’appui supplémentaire dans une trajectoire déjà bien lancée.

L’échange avec le fondateur de Polaris Asso, Ousseynou Gueye, marque néanmoins un tournant plus intime. Loin d’une relation hiérarchique, la discussion s’installe sur un ton simple, presque fraternel. ‘’Ce que tu fais déjà est super. Bonne chance mon frère’’, lui lance-t-il. Une phrase brève, sans emphase, mais qui s’imprime durablement chez Seydou. Dans les moments de doute, face aux difficultés de financement ou aux lenteurs institutionnelles, ce rappel agit comme une boussole.

Cette reconnaissance s’ajoute à un parcours déjà façonné par des années d’engagement bénévole, notamment auprès de structures comme Solidarité Laïque. Seydou en a conscience : Polaris Asso n’a pas été un point de départ, mais un catalyseur. ‘’Le moteur, c’est moi et ceux qui m’ont précédé’’, résume-t-il, avec une lucidité qui refuse autant l’autosatisfaction que l’effacement de soi.

Devant les étudiants, devenir un maillon

Dans l’amphithéâtre, Seydou change de posture. Face aux étudiants auxquels il enseigne le droit, il estime ne plus être un individu, mais une fonction. ‘’À ce moment-là, je ne suis plus Seydou, je deviens un maillon de la transmission’’, dit-il.

Cette formule résume sa conception de l’engagement : non pas une affirmation personnelle, mais une circulation du savoir. Il ne s’agit pas seulement d’enseigner le droit, mais de le rendre accessible à ceux qui en sont souvent éloignés. Et lorsqu’il parle, une pensée revient régulièrement : celle de ceux qui, faute d’information ou d’accompagnement, n’ont pas pu se défendre comme ils auraient dû.

Dans cinq ans, son rêve est de créer une fondation dédiée à la resocialisation des incarcérés. Pas par charité, mais par conviction. La justice, dit-il, ne s’arrête pas à la condamnation. Elle continue par la réinsertion, la formation, la dignité rendue à quelqu’un qui sort de prison et doit avoir une chance réelle de recommencer. Ce rêve-là est parfaitement cohérent avec tout ce qui le constitue depuis l’enfance : la certitude que si l’on donne aux gens les outils pour comprendre et se défendre, les trajectoires changent.

Quand rien n’avance, quand la fatigue revient et que l’injustice semble plus forte que tout, Seydou pense à son père, à sa mère, à cette femme sans avocat, à cet homme condamné parce que personne ne lui avait appris ce qu’il pouvait dire. Et il continue. « Ne sous-estime jamais ce qu’une seule personne peut commencer », dit-il à ceux qui hésitent encore. « Parce que c’est comme ça que tout change. Un pas après l’autre. Un acte après l’autre. Une conscience après l’autre. »

 

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